INTRODUCTION A LA CONFERENCE SUR LA VOIX FAITE A MILAN LE 14 JANVIER 2000
- PROPOS TENUS PAR MONSIGNORE CEGUERI. #
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La partie de ce livre que j'ai trouvée essentielle
est celle qui ébauche la construction d'une anthropologie de la
voix, c'est-à-dire de la vision de l 'histoire humaine de la voix
qui a deux caractéristiques d'originalité:
- la première est que cette histoire humaine de la voix et de son
évolution (c'est-à-dire l'histoire de la façon dans
laquelle la voix exprime, représente et interprète l'évolution
dynamique de l'être humain) ne s'arrête pas, comme d'habitude
(même dans la littérature spécialisée) au moment
de l'enfance, voire comme c'est souvent le cas dans les publications et
les recherches de ces dernières années au moment prénatal
(la voix, le son, la réaction au rythme, au mouvement et à
l'harmonie des ondes sonores) : au contraire, cette histoire de la voix
essaie de mettre en évidence l'intérêt de ce lien
entre l 'homme et sa voix. Pendant toute la durée de la vie humaine,
y compris l'âge adulte et ces conditions de l'âge adulte où
la voix, en raison des expériences de lieu, de travail, d'affects,
de relations, de maladie, la voix suit donc, pour ainsi dire, le contour
de ces expériences et en souligne l'incidence en profondeur, non
seulement sur le corps mais aussi sur l'esprit, et elle permet en même
temps de mettre en évidence un point d'appui, un point d'application
pour ce type de relation qui, justement à travers la voix et l'exercice
de la voix, peut amener la difficulté, le lien manqué, le
lien non reconnu, à émerger à la conscience.
Ceci est un élément d'originalité qui ne se retrouve
pas dans la littérature courante; son intérêt est
dû au fait qu'il ne s'agit pas d'une hypothèse purement théorique,
mais bien du reflet d'une expérience qui a duré toute une
vie, qui a montré et montre des capacités d'observation
et de conceptualisation des phénomènes dignes d'un vrai
chercheur.
- le deuxième élément d'originalité est en
quelque sorte inclus dans le premier que je viens de mettre en évidence:
c'est-à-dire que le rapport entre la forme de la voix et l' entièreté
de l'expérience humaine est analysé normalement par rapport
à la " grande histoire" de la culture, de la culture
anthropologique, de la culture musicale notamment.
Nous connaissons déjà l'intérêt que la vocalité
a dans les différentes périodes de l 'Histoire, dans les
différentes sociétés, dans les différentes
traditions culturelles; nous connaissons déjà 'l'importance
de la vocalité dans son expression esthétique, mais aussi
dans sa forme littéraire, dans la façon de lire, de parler,
de tenir un discours, d'écouter; nous connaissons déjà
l'importance de la vocalité pour révéler " la
tonalité" d'une culture, pour révéler les traits
de l'actualité spirituelle d'une culture, qui puisent leurs racines,
non seulement dans les contenus, les idées, les convictions, les
fois, les religions mais bien dans la façon dans laquelle ces contenus
sont sentis, sont perçus avec l'intonation qui est typique de la
voix. Le ton de la voix a quelque chose d'unique, il nous annonce quelqu'un
et la façon dans laquelle cette personne se sent, en italien le
même mot veut dire: comment la personne se sent et comment elle
s'entend. comment elle entend sa propre voix, dans le sens littéral,
aussi bien intérieur qu'extérieur.
Eh bien, ce travail a été fait, cette recherche est relativement
avancée en ce qui concerne la collectivité de l'humain,
les formes de la civilisation. Tout aussi étonnant que cela puisse
nous paraître, nous sommes extraordinairement dépourvus de
" mode d'emploi ", de recherches, d'analyses et de résultats
en ce qui concerne le rapport entre la vocalité, le ton de la voix,
la façon dans laquelle quelqu'un se sent (s'entend - voir plus
haut) en parlant et le parcours d'une existence individuelle.
Nous avons beaucoup de connaissances concernant le rapport entre la musique
et la spiritualité dans l 'histoire de la civilisation humaine;
entre musique et arts, entre musique et travail, entre musique et danse,
guerre, réunions de la tribu, naissance, mort, accouchement, initiation,
puberté, mais nous ne connaissons presque rien sur le rapport qui
existe entre " l'intonation "- et une existence individuelle,
la spiritualité d'une existence individuelle, les formes décisives
d'une existence individuelle, du souffrir, du jouir, de l'être affecté,
être renfermé en soi-même ou être ouvert, communicatif,
être à l'aise vis-à-vis de sa propre expérience
ou être mal à l'aise par rapport à sa. propre histoire.
Ce livre donc a présenté cet intérêt fondamental
au-delà même de son texte: il ouvre une brèche sur
une partie de l'expérience que nous avions déjà devant
les yeux, qui nous était déjà disponible, mais en
ceci consiste le génie des découvreurs. Ce trait de l'expérience
humaine nous était déjà disponible mais nous continuions
à l'envisager le long de l'évolution collective de la spiritualité,
de la religion, de la culture, de l'art, de l'esthétique. Nous
n'avions, nous n'avons pas encore commencé à 1'exp1orer
le long de l'évolution individuelle.
Voilà "la porte" que ce livre ouvre, au-delà des
résultats que la recherche de Serge WILFART a atteints. C'est la
porte d'une recherche sérieuse, qui mérite d'être
poursuivie. Une porte qui est ici ouverte, une recherche qui ne fait que
commencer mais qui nous laisse entrevoir un horizon d'un intérêt
extraordinaire.
Un autre élément auquel je voudrais accrocher, pour ainsi
dire, ma réflexion, est celui qui concerne la relation entre la
façon dans laquelle les êtres humains imaginent la qualité
spirituelle de la musique, et la voix.
Je vais me référer, pour me rattacher à une des matrices
générales de notre culture à un des mythes sur l'origine
de la musique qui me sont particulièrement chers. Ce mythe est
raconté dans les Odes de Pindare et il a trait à Athéna
et à la mort de Méduse décapitée par Persée.
Ce mythe raconte que la musique est née de la façon suivante
et que c'est un mythe qui relie la musique à l'origine de la vocalité.
Athéna vit que les sœurs de Méduse décapitée
étaient traversées par une douleur profonde, déchirante,
terrible, qui, en l'espace d'un instant les aurait anéanties en
les faisant " exploser ". une douleur qui ne trouvait pas d'issue.
ni pour rester, ni pour sortir. Imaginez quelque chose de semblable à
ce célèbre tableau de Munch " le cri " quelque
chose qui est en train de vous liquéfier et qui vous détruit
sans que vous puissiez rien y faire pour le retenir, et en même
temps c'est un cri muet, typiquement muet, celui de la douleur qui littéralement
n'a pas de voix. Et on dit qu'Athéna a appris aux sœurs de
Méduse des vo'uoi (les vo'uoi sont des normes. des modèles,
des schémas) des normes pour chanter, de telle sorte qu'à
travers le chant, la voix puisse élaborer la douleur, lui donner
un son et une harmonie sans en disperser les affects.
Quand on est déchiré par une douleur terrible, dans la vie,
on ne peut pas simplement l'occulter, parce que, quand une douleur est-elle
terrible, insupportable pour les êtres humains? Quand elle contient
des affects dans lesquels il en va de nous, dont la perte nous désespère,
dont le manque nous rend la vie insupportable.
Ceci est la vraie douleur profonde de l'homme, si bien qu'elle ne peut
pas être simplement soignée et " Ôtée ",
elle doit trouver une voie pour recueillir les affects qui sont contenus
dans la déchirure, en nous permettant de vivre, de survivre, de
continuer à vivre avec eux en dépit de la déchirure
qui s'est produite. La musique fait ceci.
Dans le mythe, les " normes de la voix" qu'Athéna a apprises
aux sœurs de Méduse ont permis ceci. Et le chant, en effet,
garde la mémoire de la douleur, il retient les affects il n'oublie
pas la douleur et, cependant, la douleur trouve une voie qui lui permet
d'accompagner notre vie sans la détruire.
La musique donc nous protège d'une douleur insupportable, sans
toutefois la nier, mais bien en lui trouvant un exutoire, en nous trouvant
une voie pour survivre, pour la nommer en survivant, c'est la voie de
la voix, la voie du chant, la voix de la musique.
Il me semble qu'en ce mythe, le rapport entre la miséricorde de
Dieu, le rôle essentiel de la voix humaine qui devient chant et
l'affrontement du "problème des problèmes" de
1 'homme, qui est la douleur pour les affects perdus, trouvent un lien
profond dès les origines de notre culture, 1'élaborer est
pour nous une nécessité, l'élaborer en y réfléchissant
est une nécessité et nous n'avons pas, en Italie notamment,
une culture de la musique dans ce sens, l'élaborer dans la pratique
est une nécessité et dans notre pays, nous n'avons pas une
habitude de la pratique musicale qui soit adéquate aux besoins
auxquels elle peut répondre tout le long de la vie humaine.
Cette proposition de Serge WILFART est une provocation. Au-delà
de la qualité de son expérimentation et de sa recherche,
elle nous invite à dépasser les barrières conventionnelles
et à interpréter l'importance de notre relation à
la musique à travers la voix, non pas comme l'importance d'une
performance qui vient enrichir la palette de nos capacités, de
nos qualités, la réalisation quelque peu narcissique des
choses que nous savons bien faire. Au contraire, nous sommes amenés
à considérer qu'il existe un rapport entre la musique et
la façon dans laquelle nous nous sentons qui pourrait réaliser,
le long d'une vie entière, une sorte de complicité comme
celle racontée par le mythe.
Comme le disait un grand philosophe de la musique Yan Kelevic, "
sans la musique on peut survivre. .. mais, pas très bien "